L’ensauvagement du web

Le voile de la politesse, du respect d’autrui, de l’écoute réciproque se déchire, laissant apparaître l’hydre du sarcasme, de l’égotisme, de l’injure et de la haine de l’autre. Il faut donc analyser l’ensauvagement du web, cet usage transgressif et agressif des dispositifs numériques d’expression qui rompt avec les règles de civilité ordinaires fondatrices du pacte social. Analyse d’un processus de décivilisation par Arnaud Mercier (The Conversation).

L’anonymat

La possibilité offerte de s’inventer des identités en ligne par un pseudonyme est un facteur explicatif important. Car sous couvert de l’anonymat, les couards de toutes obédiences peuvent s’en donner à cœur joie, lâcher leurs mots comme on lâche ses coups, en se sentant intouchables.

 « Le moi en ligne devient un moi compartimenté », la séparation de son action en ligne de sa vie réelle développant un sentiment d’impunité. C’est le cas du cyber harceleur, ou juste parfois de la figure plus anodine du « troll », « moyen de cracher son fiel sans le filtre du convenable et de la bien-pensance » écrivent dans leur récent ouvrage sur les « monstres 2.0 » Pauline Escande-Gauquié et Bertrand Naivin.

L’impunité communautaire

L’agressivité peut aussi résulter des phénomènes communautaires que ces plateformes aspirent justement à créer. Un sentiment de toute-puissance peut émerger chez certains internautes isolés mais confortés par le groupe d’échange auquel ils s’identifient.

L’absence de l’interlocuteur

L’absence d’interaction visuelle directe libère donc l’internaute de freins éthiques à l’agressivité verbale envers autrui. Ce mécanisme psychologique est proche de ce que John Suler nomme « l’invisibilité » qui fait que les internautes « n’ont pas à s’inquiéter de quoi les autres ont l’air ou comment ils réagissent en réponse à ce qu’ils disent. »

On ne dialogue alors plus avec une personne réelle de l’autre côté du clavier et de l’écran, mais avec un personnage qui court dans son imaginaire. Or le fait qu’il devienne le fruit de notre construction psychique favorise la désinhibition voire l’agressivité, puisqu’il n’est plus que le fantasme négatif qu’on s’en est construit, méritant l’injure voire notre haine.

La logique du coup d’éclat permanent

Les métriques associées à nos profils et à nos messages sont aussi un dispositif qui peut induire un relâchement de l’autocontrainte, dans un esprit de compétition.

Ces métriques nous placent sous le regard évaluateur de chacun, faisant de chaque message un potentiel test de notre popularité et soumettant à la tentation ceux qui constatent qu’un propos transgressif, qui sort des conventions, y compris jusqu’à l’agressivité, obtient souvent plus de visibilité et de partages qu’un message sobre et pacifique.

Le bannissement de la subtilité et du temps du raisonnement

Il peut en résulter aussi un relâchement lexical que la culture du texto et du mail ont introduit, gommant peu à peu les formules de politesse, les phrases rituelles d’entrée en interaction et de clôture, héritées de l’échange épistolaire, au profit d’un propos direct et épuré, allant droit à l’essentiel (logique d’efficacité face au flux des messages à gérer) mais rentrant aussi plus dans le vif du sujet, en considérant encombrant l’enrobage, superflu l’euphémisation, superfétatoire les marques de respect et de préservation de la face d’autrui.

Extraits de l’article publié en avril 2018 sur TheConversation.com : l’ensauvagement du web

 

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